Journal de Voyage en East Anglia.
11 juillet-17 juillet 2016.

Anne Didier.

(Vers la suite)

 


LUNDI 18 JUILLET 2016:

Nous voilà à Marly de nouveau, contents et actifs, en cette belle journée de juillet où la lessive sèche joyeusement dehors, la vigne sauvage se tortille aux branches du mugo mugus, le tilleul lourd d’abeilles et d’odeurs bourdonne sous la chaude lumière.

Je retrouve la solitude de la maison après l’intense vie sociale, retrouvailles, conversations avec des inconnus qui deviendront familiers parce qu’on a reconnu en eux des gens croisés autrefois ou qu’on aurait pu croiser dans les mêmes lieux de travail ou de culture, Anglais dont l’accent français est plus facile à imiter que leur real English, plaisanteries des hommes, rire de celle-là qui dit son fait à tout un chacun mais d’une façon si décomplexée et si juste qu’on en rit avec elle, «  bien bonne » de celui-ci qui hausse la voix pour être entendu et de cet autre qui la baisse et qu’on entend encore mieux, inénarrable R. qui compte et recompte les billets de la pochette qui ne le quitte plus, organisateur préoccupé, femme au bord des larmes, femme qui lit dans le bus, suceurs de bonbons, bons anglicistes qui se poussent au premier rang des conférences et recherchent les amis anglais pour leur conversation, râleurs de douche qui fuit, amateurs de scones, amateurs d’art, amateurs de culture, serveurs et passants , chauffeurs et marchands… Et tout ce qu’on fait en vacances dans l’insouciance, comme déjeuner de jambon et d’œufs, boire de la bière, prendre deux douches par jour et se changer pour le dîner, se maquiller en regardant la TV anglaise, se laisser transporter, guider, enseigner, regarder les étalages ou l’heure sans souci de repas à préparer, lire dans le bus, visiter sans la peur de se perdre car il y a toujours quelqu’un de familier à vos côtés ou quelqu’un de votre groupe qui est perdu et qui reprend confiance en vous voyant même si la ville ou le site sont vastes et qu’on a oublié son plan sur un banc… Et tout ce qu’on a laissé et qui vous revient au hasard d’une TV allumée ou d’un journal entrevu au pub, les attentats (Nice), les coups d’état (Turquie), une nouvelle femme puissante (première ministre anglaise)…

Le premier jour, le LUNDI 11 JUILLET, quand nous avons découvert du bateau les falaises de Douvres nous les avons trouvées tout aussi blanches que dans notre souvenir et l’hôtel, Les Cèdres, à Stowmarket, Suffolk, East Anglia, nous a accueillis dans ses bâtiments anciens à colombages et ses rajouts modernes, de grands cèdres justifiant son nom.

Le MARDI 12 JUILLET, nous avons visité à Bury-ST-Edmond les ruines d’une des plus riches abbayes de la chrétienté où fut préparée la charte de 1215 qui limitait les pouvoirs du roi et est considérée comme le premier pas de la démocratie moderne. C’était l’époque de Robin des bois, de Jean Sans Terre et de Richard Cœur de Lion. Nous nous promenons dans les jardins, visitons la cathédrale et l’église Saint Mary dont la voûte de bois en nef renversée est décorée d’anges en pied. J’envoie des cartes de ces beaux anges et des portraits de Mary, sœur préférée d’Henri VIII et qui osa épouser en demi-secret son amant, un comte beau et jeune comme elle. Sue me demande abruptement si j’aime la reine et à ma réponse «  oh, yes I do, she has a strong sens of her duty ! », elle m’offre un livre célébrant les 90 ans, le sens du devoir et la foi de la souveraine, The servant Queen and the King she serves.

Lunch au Green King, dans les faubourgs parce que Guy avait une adresse, ce qui a obligé Colette à suivre, appuyée à sa canne, René suivant sans trop se plaindre.

 

L’après-midi, nous visitons le pittoresque village à colombages de Lavenham enrichi dans le commerce de la laine du XIV ième au XVI ième siècle. Sa Guildhall, maison des corporations, est devenue musée. Elle témoigne, ainsi que l’église Saint Pierre-Saint Paul presque aussi haute à l’intérieur que celle de Metz (41,7 mètres) avec un beau jubé, de la richesse de la ville.

Nous aurons, pendant ce séjour, presque tous nos thés de l’après-midi et nos lunchs avec René et Colette et un autre couple, les Diebold. Nous nous amusons aujourd’hui des objets perdus et retrouvés, aujourd’hui, un parapluie, « et ta tête ? », pourrait demander la facétieuse Sophie à René qui, effaré, compte les pounds qu’il croyait avoir perdues.

 

Ce MERCREDI 13 JUILLET, il est prévu de visiter Cambridge que Guy et moi connaissons déjà grâce à un voyage d’AGMT en 2002. Le ciel est d’un bleu léger ce matin, light blue, la couleur de Cambridge. Un guide nous fait contourner la ville pour nous donner un aperçu des 33 « collèges » et il nous parle de la différence entre université (public large, cours dans des amphithéâtres, recherches, diplômes…) et collèges (admissions sur entretien excluant en moyenne deux étudiants sur trois, éducation en tutorat avec un ou deux étudiants). Tous les étudiants appartiennent à un collège et fréquentent l’université, 99 % d’entre eux sont nourris, logés, les études ici sont très chères (9.000 livres par an) et presque tous s’endettent. Les musées de l’université sont magnifiquement fournis et l’accès est gratuit pour les étudiants… Voilà que nous passons, parmi les nombreux parcs, l’immense terrain sur lequel des étudiants de tous pays, qui n’arrivaient pas à jouer ensemble avec un ballon car les règles différaient, ont inventé ensemble les règles du football. Et notre guide de nous parler encore de la croissance anarchique de la ville, des prés communs où paissent les vaches ou les moutons qui nourrissent les collèges, des prés où s’entraînent toujours les archers long bow qui autrefois gagnaient les grandes batailles, celle d’Azincourt par exemple. Voici la Cam où se jouent les courses, les Bumps, chaque collège rivalisant à coups de rame. Chaque collège est unique : la chapelle de Christ College s’honore de la tête de Cromwell, ce collège et celui de Saint-Jean ont été créés par la grand-mère de Henri VIII, Westminster prépare les religieux, Trinity College est le plus cher et le plus riche. Ici sont les grands laboratoires, la grande bibliothèque, on est au cœur du savoir. Monsieur Harvard fut parmi d’autres célébrités un élève de Cambridge. Les futurs prix Nobel sillonnent la ville à vélo, ils sont interdits de voiture, la ville est animée et jeune !

Jeunes sont aussi les serveurs du restaurant italien sous la coupole duquel nos compagnons habituels des repas et un couple marlygeois ami avons un hurried lunch très gai parce que le garçon, vif et drôle, s’emploie à faire passer le temps de préparation feignant de ne pas nous comprendre.

L’après-midi, rendez-vous devant la Guildhall pour une visite de la ville et une promenade en barque sur la Cam. Du temps a passé depuis notre promenade d’autrefois, les barques paraissent plus plates, les genoux et le dos sont moins souples à l’adaptation, j’entends moins bien le jeune étudiant hachant ses explications selon les coups de sa longue perche qui tente d’éviter les autres embarcations, les bords des parcs et jardins, les murs des antiques bâtiments de pierre et de brique, les piles des nombreux ponts et leur voûte sombre. Bientôt on n’entend plus ses précisions historiques et on voit moins les vénérables collèges, notre regard rabaissé vers les canards frétillants et les eaux sombres piquées de gouttes car les parapluies viennent de s’ouvrir. L’averse tombe drue, certains écopent dans d’autres barques, des derrières seront mouillés, des épaules ruisselleront de l’eau des parapluies. Le temps presse, on n’aura pas le temps de revoir la magnifique chapelle de style perpendiculaire de King’s College mais Guy résiste, regarde le groupe et sans doute évaluant sa vitesse d’ébranlement, juge le temps suffisant. Le voilà donc parti comme une flèche, suivi des plus accros à la culture ou des moins mouillés, cette vaillante à la canne se hâtant derrière les autres. Et c’est l’éblouissement que beaucoup comparent à celui ressenti à la Sainte Chapelle de Paris. On contemple les hautes verrières colorées, la longue nef et la voûte en berceau et en éventail. Pureté, lumière, espace, harmonie du bois, de la pierre et du verre où chantent les couleurs…

(à suivre)